Moments – Méfait bienfait

Un whisky, un soir, des voisins
Ce soir, je me suis encore roulé dans mon désespoir. Bien à l’abri, drapé dans ma déprime, j’enfonce encore un peu plus profondément mon cul, lourd et encombrant, dans les replis de mon vieux canapé de cuir.

Whisky en main, je trouve cette situation plutôt satisfaisante. Je m’y complais. Je dois l’avouer. Quoi de mieux au beau milieu de cette routine harassante que de se prélasser sans aucun but, à attendre patiemment l’heure du coucher.

Au deuxième whisky, mon esprit commence à flancher. Il se montre instable et belliqueux. Chaque pensée qui le traverse – même celle aussi anodine que le projet de faire tourner une machine – amène dans son sillage une nuée de petites irritations désagréables.

Au troisième verre terminé, je me lève d’un bond et me précipite à la fenêtre. J’en suis moi-même étonné. Je m’entends crier au balcon « c’est pas bientôt fini, oui! Tout ce vacarme! Y’a des gens qui essaient de dormir ici ! » Tout transpirant et honteux, je referme immédiatement ma fenêtre.

Quel vieux con je suis devenu, quand–même. Mais c’était plus fort que moi. Le vacarme du voisinage est l’une des choses les plus exaspérantes au monde. Les gens…

Pour me calmer les nerfs, je décide de me resservir un verre. Je le boirai là. Juste derrière la vitre, j’attendrai de voir s’ils osent remettre leur sono.

Ce quatrième whisky m’emmène loin. Beaucoup plus loin que ce que j’aurais pu imaginer de moi-même. Mon corps et mon esprit se sont dédoublés. Je suis encore moi sans être moi. La sensation est étrange mais elle me plait.

Il est 22h30, j’ai les deux pieds posés sur le paillasson de mes voisins. Je sonne. Ce soir je ne serai pas Nicolas Desfranges, consultant, 45 ans. Non. Ce soir, je serai tout autre. Si les voisins m’invitent à entrer, je les laisserai m’imaginer. Ils me feront autre et je me laisserai faire. S’ils me veulent « médecin », je le serai. S’ils m’entrevoient fantasque et rebelle, je m’y plierai. S’ils me voient Nicolas Desfranges et consultant…