Nouvelle – 24 dans la vie de Stewie

Un rustre, une femme, la vie. Stewie, poisson combattant au caractère bien trempé, vit dans une animalerie parisienne où il passe son temps à grogner et à insulter ses voisins de bocal…

Je m’appelle Stewie. J’ai à peine un an. Je suis un poisson combattant. Je suis plutôt du genre énervé, voire asocial. C’est simple : les autres m’agacent, rien que leur présence suffit à me mettre en rogne. Autant vous le dire tout de suite, Je n’ai pas du tout l’intention de m’améliorer. Mais alors, PAS DU TOUT.

Actuellement, je vivote dans un local très réduit, un logis sobre et épuré niveau déco d’intérieur. Ce bocal dans lequel j’essaie de survivre est lui-même piégé dans un autre aquarium, beaucoup plus grand. Pratique comme installation pour un bagarreur comme moi. Je regarde d’en haut les autres poissons, mes voisins, des barbus, et force est de constater – cela me conforte dans ma non-intention de me sociabiliser – qu’ils sont un peu cons. Ils tournent inlassablement en rond, ouvrent la bouche une fois par jour pour becqueter, se soulagent les uns sur les autres sans autre considération que leur bien-être intestinal. Aucune distraction, ni discussion. Leurs yeux sont aussi vides que le fond d’une cuvette WC. Il me tape sur les nerfs. J’aimerai bien leur coller un ou deux gnons, juste comme ça, histoire de voir si cela les réveillerait un peu.

Mes écailles sont d’une jolie couleur tendre bleu rosé et au-delà de cette coloration délicate, très prisée par le bas monde, je suis assez mince – je surveille ma ligne voyez-vous, un travail du quotidien. Mes nageoires, quant à elles, sont tout bonnement, splendides. Une fois, déployées, elles ressemblent à de magnifiques cerfs-volants marbrés de jaune, de rouge et, je l’ai déjà précisé, de  bleu et de rosé. Poétique, n’est-ce pas ?

Alors, bien sûr quand un client entre dans le magasin, il n’a, en général, d’yeux que pour moi. A côté de ces barbus tristes et insipides, moi, je rayonne. L’autre jour, une jeune femme est venue au magasin. Je l’ai remarqué parce qu’elle portait un pantalon jaune comme mes écailles, une chemise bleue, comme mes écailles, elle avait aussi des joues très rosées, comme mes… Bref. Tout semblait indiquer qu’elle voulait rentrer en compétition avec moi.  Elle est restée pas mal de temps du côté des poissons rouges, les Carassius Auratus – j’ai aussi pas mal d’éducation comme vous pouvez le constater. Incompréhensible. Après réflexion, je pense qu’elle ne m’avait juste pas remarqué à son arrivée dans la boutique – cette cruche. Lorsqu’elle m’a vu, de loin, flamboyant dans ma haute tourelle, elle s’est immédiatement rapprochée. Comme deux étendards éblouissants, j’ai étiré mes nageoires de toute leur hauteur et profondeur – car oui, j’ai des nageoires en haut, en bas, derrière aussi. Partout quoi. J’ai gonflé mes ouïes au maximum, je me suis mis en « parade ».

Et là – j’ai halluciné – après avoir passé à peine deux secondes à me regarder, elle est retournée vers les Carassius. Non-sens total, comble de l’impensable, elle est même repartie avec un poisson rouge dix minutes plus tard. Ça m’a mis le cafard, le blues. Je suis resté prostré dans le fond de ma cage, dos tourné à ce monde d’injustice, pendant deux jours, sans manger. Les autres, les barbus continuaient de tourner – comme des cons – sans se rendre compte de rien. Ils ne sont pas souvent choisis et ça ne leur fait ni chaud ni froid, à eux. Vous me direz qu’au moins, comme ça, ils ne gaspillent pas d’énergie à tenter de se dépêtrer avec de vains tourments et querelles internes. Moi, je vis, je ressens. Je ne reste pas la bouche ouverte à regarder la vie passer. Je la VIS.

 

**

 

La jeune femme est revenue au magasin, tôt ce matin – toujours habillée pareil, à croire qu’elle parade tous les jours celle-ci. Comme un idiot, je me suis aussitôt précipité contre la vitre, j’ai refait le beau. Cette fois-ci, elle est venue directement vers moi. J’en ai déduit que mon numéro de charme avait marché et qu’elle avait succombé à la beauté de ce corps magnifique qu’est le mien. Par conséquent, je me suis ressaisi et pour la punir de son affront de l’autre jour,  je lui ai fait la gueule.

Voilà, nous en sommes là. Elle, elle me regarde d’en bas – un spécimen humain de petite taille, je dirais – d’en haut, impassible, immobile, dans le recoin gauche de mon bocal, je la fixe. Mes nageoires sont totalement repliées contre mon corps. En mon for intérieur, je rigole. Finie la parade, mademoiselle sans gêne. T’as les boules, hein ? T’es venue voir Stewie le magnifique ce matin pour te remonter le moral n’est-ce-pas ? Tu pensais que le feeling passait entre nous ? Eh bien, non. Tu n’obtiendras rien de moi !

Mais qu’est-ce qu’elle fait ? Elle me montre du doigt. Ah mais non, hors de question qu’elle m’embarque celle-là. Comment va-t-on faire avec nos couleurs similaires ? C’est d’un mauvais goût incroyable ! Je m’insurge messieurs-dames !

Tandis que  le vendeur s’acharne à vouloir me piéger dans son épuisette verte, je gesticule comme un beau diable. Au bout d’un combat digne du plus grand des empereurs venu se battre aux côtés de ses soldats, acculé dans le fond de l’aquarium, je rends les armes. Je suis au bord de la crise cardiaque, forcé de capituler avec toute la dignité de ma lignée. Petite explication de texte : un combattant peut perdre une bataille, certes, mais il ne baissera jamais les yeux. JAMAIS. Malgré ma faiblesse physique apparente – vraiment, je suis à deux doigts de crever là, je le sens – je continue de fixer avec dureté mon bourreau. Infâme, vile, perfide sous-fifre qui, jadis hier, me nourrissait et qui maintenant me TRAHIT !

 

**

 

Pauvre de moi. La jeune femme passe en caisse pendant qu’on me jette comme un vieux déchet –littéralement – dans un sachet transparent. L’eau est dégueulasse. Je suffoque. Je sens déjà que je perds mes jolies couleurs. Puis c’est la nuit.  Je suis balloté de droite à gauche, dans le noir complet. Reverrai-je jamais le soleil ? Aurais-je encore la chance de parader devant une assemblée d’admirateurs ? Je n’ai même pas eu le temps de dire au revoir à mes amis les barbus – ces cons. Que vont-ils devenir sans moi ? Je vois venir la fin du beau prince Stewie. Dans l’obscurité totale, je commence à rédiger mon épitaphe.

Ici repose le grand Stewie dont la beauté n’avait d’égale que celle des plus formidables coraux de l’océan

Non, c’est trop.

Ici repose l’incroyable Stewie, combattant à la beauté surprenante

Non, saisissante. Ça ne va pas. Trop terre à terre.

Il est passé dans nos vies comme une étoile filante, répandant sa beauté sur notre monde torturé, ci-gît, Stewie, adoré de tous, qu’il repose en paix.  Ainsi soit-il. 

Amen.

P-A-R-F-A-I-T !

**

Oups. Encore du remue-ménage. Il fait de nouveau jour. Me voilà à côté d’une sorte de… Aucune idée. Je vais faire le tour du sac lentement. A mon avis, plusieurs passages seront nécessaires pour analyser correctement l’environnement extérieur. Restons sur nos gardes. Une nageoire après l’autre. Prudemment. Là, une sorte de poisson carré, vert et jaune, abandonné sur le coin de ce qui semble être un grand bocal gris, en acier. Il est couché sur le dos. Un peu de mousse blanche lui sort du côté droit de la tête. Mort depuis longtemps sans doute. C’est triste. Je continue. L’heure n’est pas à l’apitoiement. Le lieu semble être hostile, soyons vigilants.

Nouveau tour. Tout est très blanc ici décidément. Pas âme qui vive. Bon sang de bois, revoilà la jeune femme. Elle colle son nez contre le plastique du sac. Quelle étrange coutume… Si elle veut se battre, je suis chaud, pas de problème. Mais file bon sang, dégage. C’est chez moi, ici ! Même si l’eau est indigeste et que l’endroit n’a pas vraiment de standing, je m’en fiche, c’est mon sac, maintenant. Il est à MOI ! Allez, va voir là-bas si j’y suis ! Mais c’est qu’elle reste en plus. On dirait qu’elle tente d’imiter les barbus en faisait des ronds avec sa bouche – elle ne serait pas un peu con, elle aussi ? Ou bien est-ce une tentative de communication ? Une tactique pour s’incruster dans mon territoire ? Malheureusement pour elle, je ne suis pas né d’hier, son stratagème ne risque pas de prendre avec moi. Je vais lui refaire le coup du poisson en rogne et on verra bien. TAYO !

Elle est partie. Je suis épuisé. Tout ce stress finira par avoir raison de moi. Ah ! Comme je regrette mes chers barbus. Mes compagnons de route, mes premiers fans. S’ils me voyaient dans cette posture, misérable combattant, terne et essoufflé. Il vaut mieux peut-être finir ainsi. Mourir loin des projecteurs. Prince Stewie, le flamboyant. C’est cette image que le public doit garder en mémoire. Celle d’un combattant fier, robuste, et surtout… coloré. Quand je regarde mes nageoires, je peux d’ores et déjà apercevoir  des points blancs sur leurs extrémités. C’est la fin, je vous le dis. LA FIN !

Je pense que depuis le moment où j’ai quitté mon cocon douillet – austère mais douillet – il a du se passer environ cinq bonnes heures. Le soleil est très haut dans le ciel et ses rayons commencent à gagner du terrain à l’intérieur de mon sac. L’eau se réchauffe à son contact, ravivant légèrement la coloration de mes écailles. Je ne suis pas encore satisfait du résultat, je vous l’avoue, mais malgré tout, je me sens mieux. Je regarde mon reflet déformé dans le plastique et je dirais que ça passe. C’est pas encore ça mais, ça passe. J’ai un peu minci, on dirait. Et d’ailleurs, tout à l’heure, grosse frayeur. Je n’avais pas encore bien assimilé le concept de « reflet ». J’ai passé quinze bonnes minutes à me bagarrer contre mon propre moi. Celui du plastique. Il avait l’air vigoureux, vif, imitant tous mes faits et gestes. Je l’ai immédiatement détesté. Je lui ai tourné autour, je lui ai fait des feintes à droite, à gauche. Stewie, l’éclair. Au bout d’un moment, à bout de souffle – encore – j’ai compris. C’était moi. Du coup, je me suis bien marré en me regardant de tous les côtés. Avec les déformations des plis du sachet, je me suis payé une bonne tranche de rigolade. BREF. Revoilà la patronne. Elle recommence avec ses ronds de bouche disgracieux. Je la déteste. J’espère qu’elle le sait. Je vais lui dire, tiens. JE TE HAIS ! Toi et tes couleurs criardes. Copieuse. Casse-toi bon sang, je te l’ai déjà dit, c’est chez moi ici. Mais que… Quoi ? Blurp, blurp, blurp. Je ne comprends rien à ce que tu dis. Articules quand tu parles, vieille chouette !

 

**

 

Ah mes aïeux, c’est reparti. Nouveau voyage. Mmh… Apparemment, son bocal à elle a l’air bien plus grand qu’on ne l’aurait pensé. TRÈS mal décoré ceci dit, mais néanmoins spacieux. Elle y a mis des plantes vertes un peu partout. Assez réussi. Elle ouvre mon sachet. Aïe. Ça sent le roussi pour bibi. Quelle tactique employer. Je vais essayer de me carapater, je ne vois que cela. Vas-y Stewie, prend bien ton élan, saute bien haut et à toi la liberté. Avec mon petit poumon de survie, je pourrais tenir jusqu’à la prochaine mare d’eau. En espérant qu’il y en ait une dans le coin… Et ça, rien n’est moins sûr. Evidemment. C’est un détail crucial à vrai dire. C’est tout moi, Stewie l’emporté. Je m’emballe, je m’emballe et je suis à deux doigts de faire la plus grosse des erreurs de ma vie. Je me précipite un peu trop en fait – caractère sanguin, c’est de famille, que voulez-vous qu’on y fasse.  Bon, j’attendrai alors. Je vais encore faire la tête et patienter. Je la vois qui me regarde à l’autre bout de son bocal. Je feins l’indifférence avec classe.

Pour tout vous dire, le temps ne passe pas très vite lorsqu’on s’amuse à faire la gueule. Les minutes s’égrènent très lentement. J’aimerais bien piquer un somme pour accélérer l’histoire mais c’est impossible, je suis trop tendu pour arriver à fermer l’œil. La lueur du jour commence à s’amoindrir à l’intérieur de l’aquarium de la fille. Et surtout, je commence à avoir une dalle terrible. D’ordinaire, l’esclave de la boutique venait nous nourrir sur les coups de dix-sept heures. Il faisait bien son boulot sans trop de fioritures, simple, efficace. Pluie de paillettes roses à la même heure tous les soirs. Je suis mélancolique et cela ne me ressemble pas. Je suis à la limite de me détester moi-même, tiens. Non mais dites-moi franchement, qui, sur terre ou sous la mer, aime les changements. Personne. Et oui, personne. Ça ennuie tout le monde. Rien ne vaut cette bonne vieille routine bien huilée dans laquelle on se prélasse sans réfléchir.

A contrario, depuis ce matin, moi, j’ai eu mon lot de mouvements. Et sans trop savoir pourquoi, ma petite nageoire dorsale m’a dit que mon calvaire est loin d’être fini. Le pire, c’est, qu’en plus de tout le désespoir qu’a engendré mon départ de l’animalerie, elle ne me regarde même pas. Alors, c’est ça. Madame surgit dans une boutique, elle choisit le plus majestueux des poissons et elle l’ignore. Tout cela est d’une logique implacable. Quel sens donner à ma vie si plus personne ne me regarde ? Je vais me laisser mourir, telle une star du show business délaissée, partie en exil loin de son pays pour dépérir là où personne ne la connait ni la reconnait. Jamais je n’aurais pu imaginer une telle ironie. Que dis-je… Une tragédie ! Bref. J’ai faim moi, merde !

 

**

 

La jeune femme se lève. Elle vient vers moi et saisit mon sachet. J’ai la tête en bas. Toute mon eau est en train de se déverser à l’extérieur du plastique. Mais t’es complètement malade toi ! Qu’est-ce que tu cherches ? Il faut que tu luttes encore Stewie. Tant qu’il y a de l’espoir – de la beauté aussi – il faut continuer à se battre. Vite, je me précipite au fond du sachet. Mon temps est compté il ne reste plus beaucoup de liquide. Je nage de toutes mes forces vers le bas. Imaginons que ceci est ma dernière représentation, je dois donner le meilleur de moi. Plus vite, plus vite, plus vite !

Enfer et damnation. Je m’incline face à mon impuissance. Cette jeune femme est bien plus maligne qu’il n’y parait. Je la maudis. Il ne reste que très peu d’eau et quasiment plus d’oxygène dans le fond de mon sachet flétri. Je n’ai plus qu’à me laisser glisser vers la mort. Mais digne, hein. Toujours digne. Allongé sur le dos dans le fond du paquet, je la fixe. Je me donne un regard terrible comme celui d’un capitaine de navire royal en pleine tempête. Ah ah ! Elle tressaille d’effroi devant tant d’aplomb. Je n’aurais pas tout perdu. Je peux mourir tranquille, maintenant.

Finalement, après un ultime plongeon, je me retrouve dans un autre bocal – j’en ai marre. Il y a une gracieuse plante verte avec de larges feuilles bien dodues. J’adore les plantes vertes. Mmh, mais que vois-je ? Un mur de bulles ? Moderne, dîtes donc. Et quoi ? Derrière, un château ! Le pont levis est abaissé. Pas un garde à l’horizon. Allons voir de plus près. Il y a une inscription. Attendez une minute, c’est dommage, je ne lis pas l’humain. Je peux comprendre le crabe et le barbu, pas l’humain. Bon, rentrons, on n’est plus à une aventure près, n’est-ce pas ? C’est tellement spacieux. Génial, je n’aurais pas pu rêver mieux. Finalement, cette jeune femme mérite somme toute qu’on s’y intéresse un peu. Elle a du goût la coquine. L’eau est à bonne température, légèrement salée, juste ce qu’il faut. Et les bulles, tellement tendance, j’adore. Comment vais-je faire pour continuer à faire la gueule ? Ça serait un peu con, non ? Ou bien, je boude juste un peu, comme ça, pour le style et j’en profiterai quand elle aura le dos tourné. Oui, faisons ça. Calons-nous là-bas, dans le fond du bocal. Fixons-la un peu sans vergogne et attendons.

 

**

 

Le lendemain matin. Pluie de paillettes roses. Mon estomac crie famine. Elle va m’avoir par le ventre la bougresse – tactique de femmes. Allez, j’en prends juste une, tout en tirant la tronche bien-sûr, nageoires repliées, et je repars me planquer. Ou pas. On est drôlement bien ici, il faut bien l’avouer. Ça serait stupide de ne pas en profiter. Je me vois déjà parader chaque matin devant mon château et sautiller de feuille en feuille toute la journée. Peut-être que je devrais décompresser un peu, lâcher du lest, me dérider. Après tout, personne ne le saura.

Loin des barbus – ces cons  – on dirait bien que Prince Stewie a trouvé sa maison.

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